Mardi 16 janvier 2007 2 16 /01 /Jan /2007 14:33

(Extrait du Texte  « Lóczy a 40 ans » 1986 - disponible à l’Association emmi pikler) 


          Très tôt, Emmi Pikler avait pressenti que le nourrisson, pour prendre, garder, ou abandonner les différentes positions du corps, pour changer de posture ou se déplacer, ou encore pour apprendre à se mettre debout et à marcher, n'avait aucun besoin de l'intervention de l'adulte, que l'enfant passif devenait une personne active de même qu'elle doutait que cette intervention puisse accélérer le développement du nourrisson. Et d'ailleurs, si tel était le cas, elle ne pensait pas que cela constituait un avantage au point de vue de son mode de vie et son développement. 

 

Elle fondait ses opinions non seulement sur ses expériences professionnelles, mais aussi sur les idées de son mari pédagogue progressiste. Lors de la naissance de leur premier enfant, au début des années trente, elle décida de ne pas hâter son développement, de respecter son rythme individuel et de lui assurer, dès le début, la possibilité de prendre des initiatives, de se mouvoir librement et de jouer à sa guise. Ses parents ne placèrent jamais l'enfant dans une posture qu'il n'était pas encore capable de prendre ou d'abandonner tout seul, ils ne lui firent jamais faire de mouvements divers et ils s'abstinrent d'exercer une influence directe sur son développement moteur. En revanche, ils créèrent les conditions lui permettant de vivre dans la sérénité et l'harmonie, lui assurant l'espace nécessaire aux mouvements libres, et même un peu plus que ce dont il était capable de profiter ; ils veillèrent à ce que les vêtements ne l'empêchent pas de poursuivre ses activités, à ce que ses jouets, dont il se servait sans l'aide de quiconque, lui offrent des expériences adéquates, enfin à ce que, tout en se sentant entouré des soins affectueux de ses parents, il ait envie d'essayer toutes sortes d'activités et de connaître le monde et lui-même. Naturellement, Emmi Pikler ne se serait jamais décidée à tenter cette expérience si elle n'avait pas été convaincue de la justesse de son hypothèse ; elle estimait que, dans de telles circonstances, l'enfant qui suit son rythme propre et fait ses propres expériences, est capable de mieux apprendre à s'asseoir, se mettre debout, marcher, jouer, parler, réfléchir, etc. que celui que l'on incite à atteindre les différents stades de développement que les adultes estiment correspondre à son âge.

 

Etant donné que le développement de leur enfant répondait, dans tous les domaines, à l'attente de son mari et à la sienne, Emmi Pikler, de retour de Hongrie, devenue pédiatre de famille, a encouragé dans le même esprit, pendant une dizaine d'années, l'éducation de plus de 100 nourrissons et petits enfants. En prodiguant aux parents des conseils mûrement réfléchis et très détaillés, fondés sur ses observations régulières et continues, elle les a aidés, avant tout, à avoir confiance dans la capacité de développement de leur enfant. En tenant compte des besoins de l'enfant, ils organisaient soigneusement un mode de vie tranquille et harmonieux, en respectant son rythme de sommeil et d'éveil, en établissant un régime alimentaire équilibré mais simple, défini avant tout par l'appétit de l'enfant. Ils déterminaient aussi combien de temps l'enfant pouvait rester dehors, hiver comme été. Ils n'intervenaient ni dans ses mouvements ni dans ses jeux, ne lui faisaient pas faire d'exercices mais mettaient à sa disposition un endroit adéquat, même dans les appartements les plus petits. Les meilleures occasions d'être régulièrement avec leur enfant leur étaient offertes, essentiellement, par les repas, les changes, le bain et l'habillage. Au cours de toutes ces activités, les parents tentaient de ne pas se presser et de prendre en considération les besoins et les réactions de l'enfant, même si sa participation aux soins ralentissait les opérations : ils pouvaient alors savourer ce qui se passait entre eux.

 

 

Les parents, à leur tour, constatant l'activité sereine et indépendante de leurs enfants et conscients de la valeur de cette activité, peuvent sans sentiment de culpabilité, s'occuper d'autre chose, de leur passe-temps, par exemple, tout en restant évidemment à portée de vue et de voix .Ils ne se sentent pas esclaves de leurs enfants et ne le considèrent pas comme leur jouet. Ils trouvent plaisir à observer son activité et son développement, sont heureux en sa compagnie et dans leurs rapports avec lui. Ils attendent avec impatience le moment de se retrouver ensemble et si l'enfant essaye de prolonger ces moments en jouant, les parents ne considèrent pas cela comme de l'agressivité ou un comportement agaçant.
Les " enfants Pikler " d'autrefois ont grandi depuis longtemps et ont prouvé, par leur vie, leur travail et, ce qui n'est pas le moins important, l'éducation qu'ils donnent à leurs enfants et leur comportement de parents, que l'aide que leurs propres parents avaient reçue avait été bénéfique.


SES PRINCIPALES DECOUVERTES ET TRAVAUX DE RECHERCHE
 
 

 

 

1) - Ses principales découvertes :Myriam David, dans une journée d'étude(3) appelle brièvement quatre points concernant les principales découvertes d'Emmi Pikler :

 

(3) Journée d’étude du 13/12/03, « Bébé vécu, Bébé connu »(Introduction du Dr Myriam David)1er point : Une première donnée concerne le processus de développement du bébé. Emmi Pikler a montré que celui-ci est programmé, se déroule spontanément, dans un ordre donné. Point n'est besoin d'apprendre au bébé à se retourner, à ramper, se tenir debout, marcher, toucher, saisir, lâcher un objet, etc. Tout cela le bébé est capable de le faire, de lui-même, à mesure qu'il est exposé aux possibilités nouvelles apportées de jour en jour par son développement sensori-moteur.2ème point : La contribution majeure d'Emmi Pikler concerne le rôle essentiel que l'activité spontanée du bébé joue dans son développement. En effet, elle découvre combien le bébé prend plaisir et intérêt à exercer son activité spontanée et comment il se saisit des possibilités nouvelles offertes par son développement sensori-moteur, progressant ainsi de jour en jour à petits pas dans ses capacités et découvertes, au rythme de ce développement, chaque petit pas précédant et préparant le suivant dans un processus continu et dans un ordre donné. Ce faisant, le bébé ne poursuit pas un but, il va à l'aventure, découvre à tâtons, reproduit, maîtrise chaque acquisition au fur et à mesure de la poursuite de son chemin. On le voit capable à cet égard de faire de grands efforts et de ténacité, mais capable aussi de se reposer, parfois de regarder ailleurs, puis retourner à sa tâche.
Au travers de l'exercice de cette activité spontanée, le bébé est en vérité le moteur, l'animateur de la progression de son développement global : psycho-moteur, cognitif, psychique.
3ème point : Emmi Pikler montre l'importance de respecter toutes les manifestations spontanées du bébé, l'ordre et le rythme de leur apparition, la continuité de ce processus dont le bébé est auteur et acteur, parce que l'exercice de chaque pas prépare, sert de fondement au suivant. Il importe de ne pas le contrarier en faisant intrusion, en exposant par exemple le bébé à des postures qu'il n'a pas encore découvertes et qu'il n'est pas encore prêt à adopter, lui enlevant la joie de découvrir par lui-même et la confiance en ses propres capacités.4ème point : Emmi Pikler recherche donc les conditions qui autorisent et favorisent cette activité spontanée. Elle montre l'importance pour le bébé de bénéficier de trois espaces de vie bien distincts et qui s'alimentent l'un l'autre : 

 

 

 

 

    - Aire des soins corporels au sein d'une relation chaleureuse, intime avec la personne qui assure l'ensemble des soins et organise ces trois espaces. Cette intimité étant le fruit d'un regard attentif, permettant d'accéder à une connaissance du bébé réel, de ses progrès et acquisitions quotidiennes, de ses façons d'être, de ses capacités, celles déjà acquises, celles qu'il commence tout juste à exercer, celles qui s'annoncent, ceci favorisant la mise en œuvre des soins bien ajustés à l'état du bébé.

 - Aire de repos et de sommeil : la succession, le rythme, la durée respective, le contenu de chacun des espaces étant régulé en fonction de l'observation de l'état de l'enfant : état de développement, de vigilance, de fatigue, d'appétit, de satisfaction, etc. Afin que le bébé soit en état de bien-être corporel et qu'il puisse ainsi jouir pleinement de l'exercice de son activité spontanée dans chacun de ces espaces.

 

 2) - Recherche et travaux sur la motricité : (4)

 

 

Le livre d'Emmi Pikler " Se mouvoir en liberté dès le 1er âge "(1970 - Epuisé ; diffusion sous forme de polycopiés en accord avec les éditions PUF ) est une étude scientifique du développement de la motricité de jeunes enfants élevés dans cette institution. Une étude qui, grâce à de nombreux tableaux statistiques, révèle le comportement moteur de plus de 700 enfants sur une période de 17 ans de fonctionnement. On y trouve aussi des comparaisons avec d'autres statistiques relevées dans plusieurs manuels de pédiatrie. La plupart de ces ouvrages font état du développement moteur de jeunes enfants évalué lors d'examens cliniques neurologiques ou sont constitués de conseils pédiatriques à l'intention des parents. La majorité de ces ouvrages spécialisés intègrent à leur description, comme préalable et accompagnement des processus de développement moteur, l'aide directe de la mère ou des parents dans l'acquisition des différentes étapes de ce développement ainsi que l'utilisation d'accessoires considérés comme naturels (car habituels), tels que les babyrelax, chaise haute, babytrot, parc, etc.

Or, c'est en ces points que l'expérience de l'Institut Lóczy se différencie des descriptions de pédiatres. L'Institut Lóczy accueille des nourrissons âgés de quelques jours - orphelins ou dont les familles ne peuvent assurer plus ou moins provisoirement la prise en charge ; ils y restent au plus à cette époque, jusqu'à l'âge de 3 ans. Une réflexion sur les conditions d'accueil de ces jeunes enfants, une attention constante au développement de la personnalité de chaque enfant (une sécurité affective par attachement à un ou très peu d'adultes en particulier), permettent de leur assurer les bases nécessaires à la construction de leur personne (le fonctionnement de cet institut est longuement décrit dans l'ouvrage " Lóczy ou le maternage insolite " de G. Appell et M. David).

L'originalité de cette éducation, du point de vue du développement moteur, est la liberté proposée à ces enfants dès leur plus jeune âge et l'ouvrage d'E. Pikler relate l'observation de leur développement moteur dans leur vie quotidienne et non au cours de tests de leurs capacités. La liberté motrice consiste à laisser libre cours à tous les mouvements spontanés de l'enfant, sans lui enseigner quelque mouvement que ce soit. Le nourrisson sera toujours posé sur le dos tant qu'il ne sait pas, de lui-même, se tourner sur le ventre. Cette position sur le dos est celle qui permet le plus de détente (absence de tension pour soutenir sa tête) et le plus de possibilités d'activités propres à cet age (tourner sa tête, mouvoir ses jambes, ses pieds, ses bras et ses mains, bouger son tronc). Un enfant ne sera jamais mis dans une position qu'il ne sait déjà prendre de lui-même (on ne le mettra pas assis, ni debout avant qu'il ne le fasse de lui-même), on ne lui apprend pas à acquérir ces postures : il les découvre de lui-même, à partir de sa maturation neurologique et au gré de ses intérêts et de son désir d'expérimenter un nouveau mouvement. L'enfant essaie de nouveaux exercices, non pas poussé par un adulte qui attendrait de lui performances et précocité, mais parce qu'il se sent prêt à explorer une nouvelle possibilité, il en a envie et s'en perçoit capable. Bien sûr, pour que l'enfant puisse développer sa motricité, un certain nombre de conditions sont nécessaires :

  Une relation harmonieuse et porteuse de sens avec les adultes qui prennent l'enfant en charge

  Des conditions matérielles, telles qu'un espace suffisant, un environnement riche et varié qui donne envie d'agir, des vêtements adéquats qui n'entravent pas les mouvements. De même, un enfant n'est jamais immobilisé dans une chaise, par exemple, ou gêné dans ses mouvements par un babytrot

  Au cours des contacts avec l'adulte, des " conditions posturales " évitant de provoquer, de manière répétitive, des crispations de l'enfant (manière de le prendre pour le soulever, de le tenir, de le porter, de lui donner des soins…) L'utilisation d'accessoires, de même que l'intervention directe de l'adulte dans l'acquisition de certains mouvements résulte souvent de l'inquiétude des adultes (" si on n'apprend pas à marcher à notre enfant, il ne saura jamais marcher tout seul ") ou d'un souci de fortifier les muscles et de lui faire faire des exercices moteurs. Or, toutes ces aides que l'adulte pense apporter à l'enfant entravent un développement harmonieux de sa motricité en provoquant des crispations empêchant la coordination de l'ensemble des parties du corps.

E. Pikler a constaté chez tous ces nombreux enfants qui ont développé leur motricité de façon spontanée et par leur activité autonome, l'apparition successive de postures fondamentales. De plus, tous ces mouvements libres de l'enfant sont eux-mêmes autant " d'exercices de gymnastique " qu'il expérimente puis maîtrise peu à peu, et ce sont ces exercices répétés des centaines de fois qui vont permettre à l'enfant de découvrir l'organisation dynamique globale de son corps, de ses différents muscles et ainsi le préparer peu à peu à toutes les positions successives de plus en plus complexes dont finalement les postions assise et debout. Alors que l'enfant assis dans une chaise ou calé avec des coussins, avant qu'il ne sache s'asseoir de lui-même, va se trouver " cloué " sur place, immobilisé, réduit à une même et unique posture ; il ne pourra même pas jouer avec des objets car son équilibre est si précaire qu'un mouvement pour attraper un jouet tombé va le déséquilibrer. Ces enfants mis dans des positions qu'ils ne maîtrisent pas, restent tributaires de l'adulte malgré leur agilité et leur mobilité grandissantes dans d'autres postures, déjà maîtrisées. Cette liberté motrice permet à chaque enfant de se développer selon son rythme et les tableaux d'E. Pikler nous montrent une large dispersion des âges auxquels chaque enfant acquiert une nouvelle posture et favorise un bon équilibre, une bonne qualité de mouvement qui font constater, chez ces enfants, une grande harmonie et aisance corporelle.

Cette maîtrise de leur motricité se répercute sur le développement de toute la personnalité de ces enfants et influence leur développement psychique : ils acquièrent l'assurance dans leur corps ainsi que la prudence et apprennent à réagir avec adresse aux incidents inattendus et chutes qui peuvent accompagner leurs jeux. Ces mouvements participent à la construction d'une sécurité intérieure et d'une conscience de leur propre valeur, de leur compétence ; en expérimentant et découvrant leurs possibilités motrices, ces enfants développent un esprit d'initiative, une curiosité et un intérêt pour la découverte du monde, ils font preuve d'attention et de persévérance dans leurs tentatives ; ils découvrent le plaisir de l'activité riche, autonome et éprouvent un sentiment de réussite. Ces mouvements actifs des enfants, dont ils prennent l'initiative, jouent un rôle prépondérant dans le développement de l'intelligence : connaissance du corps propre mais aussi du monde extérieur et des objets. Ils participent à toute démarche d'apprentissage et donc de connaissance en général.

Ce développement de l'activité autonome des enfants ne signifie nullement l'indifférence des adultes : chaque enfant a besoin de partager sa joie avec un adulte qui lui est cher, lorsqu'il fait une acquisition nouvelle. Les adultes sont attentifs aux progrès des enfants et y participent en organisant un environnement approprié aux besoins de développement de chaque âge et en recherchant les conditions de cette activité autonome de l'enfant. L'attitude de l'adulte favorisant cette liberté motrice s'inscrit dans une attitude générale qui consiste à respecter l'enfant, à le considérer comme une personne capable d'initiative et de décision pour ce qui le concerne lui seul : son corps.

 

 

(4) Texte de Miriam RASSE in Revue « Vers l’éducation nouvelle » n°406 p 60 à 65 octobre 1986 sur « Se mouvoir en liberté, dès le 1er age » : un livre d’EMMI PIKLERLe docteur E. Pikler a découvert dans les années 30, à partir de l'activité motrice spontanée des jeunes enfants, un développement psychomoteur " physiologique ". Les stades de ce développement sont atteints uniquement à l'initiative des enfants, sans intervention " enseignante " de l'adulte. Après avoir observé ce développement dans des familles, E. Pikler a poursuivi sa recherche dans la pouponnière hongroise qu'elle a dirigée de nombreuses années.Adresse : Association Pikler-Loczy de France, 20 rue de Dantzig, 75 005, Tel:01 53 68 93 50

 

 

 - Aire d'exercice de son activité par lui-même : espace de jeu et d'activité libre dans laquelle l'adulte n'intervient pas directement mais qu'il prend soin d'organiser de façon à assurer sa permanence quotidienne et la sécurité du bébé. Le cadre de cet espace, sa dimension, ses limites, son contenu étant pensés en fonction du développement du bébé, de ses goûts et intérêts.                       

Emmi Pikler a rassemblé l'expérience de toutes ces années dans son premier livre " Que sait faire votre bébé ? " dont dix éditions ont été publiées en Hongrie et à l'étranger. Emmi Pikler pouvait constater que les enfants étaient généralement gais, curieux, vifs et actifs, qu'ils se développaient harmonieusement et que leurs rapports avec leurs parents et leur entourage étaient bons. Quant aux parents, eux aussi étaient contents. Bien que le système d'éducation qu'elle proposait ait exigé d'eux de réfléchir à l'organisation de leur vie et de leur environnement plus qu'ils ne le faisaient habituellement, pour que l'enfant soit et se sente vraiment en sécurité, les parents acceptaient de mettre en pratique ses conseils et étaient fiers et satisfaits de leur rôle. Ils étaient convaincus du bien-fondé de ses idées et constataient que leur enfant acquérait des expériences intéressantes, sans que leur intervention, au cours de ses activités indépendantes : ils ne pensaient pas que, pour pouvoir se considérer comme de bons parents, ils devaient toujours être à proximité de leur enfant, ni qu'ils étaient obligés de faire tout le temps quelque chose avec lui. Les enfants qui sont absorbés par leurs essais et leurs activités indépendants, n'exigent pas de leurs parents qu'ils soient présents en permanence, qu'ils participent à leurs activités, les distraient ou les aident continuellement puisque, même sans eux, ils ne se sentent pas impuissants.

 EMMI PIKLER par Judith FALK

Par Marie-Anne MARIOT - Publié dans : marie-annemariot
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Mardi 16 janvier 2007 2 16 /01 /Jan /2007 14:30
 
APPORT DE WINNICOTT AU TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE A LA MATERNITE
par Monique BYDLOWSKI

C'est avec plaisir que j'ai accepté de participer à un hommage à D.Winnicott qu'organisait FRIPSI car j'y trouvai l'occasion d'exprimer ma dette à l'égard de cet auteur. Winnicott est un homme que je n'ai jamais rencontré personnellement. Il est décédé en 1971, avant même que je ne commence à m'intéresser au travail en maternité, mais la lecture de ses textes a été d'une aide considérable dans l'isolement de mes débuts.
Lorsque j'ai commencé à l'Hôpital Antoine-Béclère à Clamart, dans le service du Professeur Papiernik, mes collègues psychanalystes pour la plupart trouvaient baroque l'idée d'exporter la pensée psychanalytique sur un terrain aussi naturel que celui de la naissance. Faute de trouver écho et soutien auprès de mes pairs, j'ai cherché l'appui des textes dans différentes directions. Il y a eu la lecture des élèves de Freud, comme Hélène Deutsch qui avait appliqué à la lettre la théorie de l'Oedipe aux avatars de la vie génitale féminine. Il y a eu surtout la lecture des anthropologues et des poètes qui à travers les cultures se sont penchés sur l'enfantement. Et surtout il y a eu Winnicott qui justement écrivait : "Si ce que je dis comporte une parcelle de vérité, les poètes en auront déjà traité." Il m'était proche aussi au départ, en raison de son intérêt pour les tout débuts de la vie humaine. Sa réputation de pédiatre capable, comme on a pu le dire ici, de faire de façon psychanalytique quelque chose qui n'était pas de la psychanalyse : écouter, privilégier la réalité psychique, le monde intérieur et contenir sans interpréter en direct. Il me semblait que ce qu'il avait fait dans le champ de la pédiatrie pouvait être repensé et exporté dans le champ médical prénatal.

Enfin la lecture de Winnicott a toujours eu pour moi un effet "soignant" dans les moments difficiles et en particulier dans l'ambiance quasi traumatique du quotidien de la Maternité, effet traumatique pour le "psy" débutant, que je trouve relaté par ceux qui font la même expérience que moi et qu'il m'arrive de superviser.
C'est donc mon Winnicott privé, celui qui m'a aidée à travailler et à penser que je vais vous présenter. J'ai choisi de développer les principaux concepts qui m'ont permis d'élaborer cette clinique psychologique tellement particulière de cette période de la vie. Nous envisagerons ainsi successivement : d'abord le concept de "continuité d'existence" tel qu'il était développé dans "La capacité d'être seul" (1) et autres articles de cette veine. Deuxièmement, le concept d'unité fonctionnelle bébé-soins maternels (2). Troisièmement, le concept de "préoccupation maternelle primaire" (3) ou d'états psychiatriques normaux chez la femme enceinte et chez la jeune mère. Quatrièmement, l'usage que Winnicott fait du concept de faux self, dans l'article de 1960 (4). Enfin, le concept "d'agonie primitive" et défaillance de l'organisation défensive, tel qu'il est formulé dans l'article de 1974 "La crainte de l'effondrement", dernier article de cet auteur (5).

 
 
 
1. La continuité d'existence.
 

Dans "la capacité d'être seul", Winnicott décrit ce phénomène des premiers moments de la vie, "le sentiment d'une continuité d'existence", base à partir de laquelle peut s'élaborer la capacité de solitude. Ce fondement est paradoxal car il s'agit de l'expérience d'être seul en présence de quelqu'un d'autre, de la solitude du nourrisson en présence de sa mère. Il nous parle de "relation à soi" (ego relatedness), d'une relation en parallèle à une autre personne également seule. Relation de solitude partagée, d'absence de tension pulsionnelle permettant d'attendre calmement le retour de la tension. En terme kleiniens, on parlerait de relation de confiance en un bon objet intériorisé. Il s'agit de ce moment où l'immaturité du moi du nourrisson est compensée de façon naturelle par le support du moi offert par la mère. C'est quand il est seul que le petit enfant peut parvenir à un état de non intégration, de non orientation, où il peut se permettre d'exister sans être soit en réaction contre une immixtion extérieure, soit en intérêt ou en mouvements dirigés vers l'extérieur aussi.
Dans ces moments de solitude, ce qui arrive alors, qu'il s'agisse d'une perception ou d'une pulsion, sera ressenti comme "réel". Ce sentiment de réel sera la base d'une vie riche en choses réelles et non futiles. Winnicott fait l'analogie de ces moments avec le bonheur que l'on peut éprouver au concert ou bien en amitié, moments de solitude partagée sans excitation physique. Dans ces moments-là, toujours quelqu'un est présent intérieurement, quelqu'un d'inconsciemment assimilé à la mère, celle pour qui temporairement rien n'a compté, rien ne compte encore que les soins à apporter à son enfant. Si l'on va maintenant du côté de la clinique périnatale, on peut admettre que ce concept de continuité d'existence est très précieux. Si l'on en reprend chacun des termes, on obtient la description de l'état psychique de la fin de la grossesse saine et heureuse, période nirvanique, d'absence de tension, d'extase du Moi (d'orgasme du Moi dirait Winnicott). Ces moments heureux de la grossesse se situent vers la fin et avant que l'angoisse inévitable de l'approche de l'accouchement comme rupture ne vienne submerger la future mère. Pour les femmes saines, ayant vécu sans rupture grave les moments précoces de leur propre vie de nourrisson, la fin de la grossesse, lorsqu'elles deviennent adultes, peut être un nirvana où rien de contingent ne compte plus. La qualité d'authenticité de ces femmes n'a été évidente dès les débuts à la Maternité ; qualité d'une relation réelle, d'une proximité avec les moments humains essentiels. On peut comparer ces moments à d'autres, ceux qui sont à l'autre bout de la vie, lorsque la mort est bien accompagnée. A la fin de la grossesse et temporairement, l'enfant porté est assimilé à un bon objet interne, à la bonne mère des débuts de la vie, en présence de laquelle la solitude n'est pas le vide, mais une plénitude chargée de réalité.


 
 
 
2. Concept d'unité duelle nourrisson-soins maternels
 


L'idée d'un stade primitif nourrisson-soins maternels était déjà introduite par Freud dans "Les deux principes du fonctionnement mental" (6). A propos d'une.... "organisation esclave du principe de plaisir... le petit enfant, pour peu qu'on tienne compte des soins qu'il reçoit de sa mère, réalise presque un système mental de ce type". Winnicott relève et développe cette référence freudienne et décrit ce stade primitif où les soins maternels et le bébé dépendent l'un de l'autre et ne peuvent pas être démêlés. Ils ne se démêlent et ne se désassocient qu'au cours de l'évolution normale, ce démêlage progressif étant à la base de la santé mentale.
A l'époque où Winnicott formule cette idée, ce concept est tout à fait novateur pour les pédiatres et pour le milieu médical en général. C'est cette idée de continuité, de disjonction impossible entre le bébé et les soins maternels, qui est souvent illustrée par la célèbre formule de Winnicott "un bébé ça n'existe pas", formule d'ailleurs mal traduite. Dans l'expérience de la clinique périnatale, il me semble que pour devenir "soignante", la nouvelle mère elle-même doit retrouver, remémorer ce stade où elle était le nourrisson, associé, mêlé aux soins maternels de sa propre mère. Il s'agit d'une remémoration dans les gestes spontanés, dans les conduites les plus instinctuelles venues d'une époque antérieure au langage. On peut peut-être trouver là l'explication de la fatalité des conduites d'attachement décrites par les élèves de Bowlby, Mary Main (7) en particulier, qui soutient que la qualité d'attachement d'une petite fille a reçue lorsqu'elle était nourrisson conditionne la qualité d'attachement qu'elle va pouvoir développer avec son propre enfant. A l'occasion de sa grossesse, la femme saine retrouve ce stade primitif expérimenté pendant sa petite enfance, l'ancien nourrisson qu'elle a été, lié aux soins, et dont le souvenir direct peut être considéré comme perdu du fait du refoulement primaire. La réminiscence de ce stade d'unité à deux va donner le ton de la relation que la femme va développer avec sa grossesse, puis avec son bébé. 
Cette évolution du bébé de la dépendance absolue vers l'indépendance relative, parallèlement du principe de plaisir au principe de réalité, de l'autoérotisme aux relations objectales, la femme va la parcourir de la grossesse aux premières interactions avec son enfant. Il s'agit d'une remémoration par empathie, c'est à dire avant les représentations de mots et de symboles. Grâce aux soins maternels, grâce à l'empathie maternelle et à l'identification projective (ce sentiment fort de ce dont l'enfant a besoin), le bébé pourra développer une continuité d'être.
Si on considère que ce processus débute dès la vie intra-utérine, on peut mesurer le poids des traumatismes échographiques que Winnicott n'a pas su soupçonner de son vivant. Par traumatismes échographiques, j'entends les blessures narcissiques que la mère peut subir du fait de déclarations liées à des constatations échographiques plus ou moins pathologiques, blessures narcissiques qui attaquent l'empathie naturelle à un stade où la jeune mère ne peut pas se réparer par les autres perceptions sensorielles (comme prendre l'enfant dans ses bras, réagir à sa voix, à son odeur, etc...). On voit là les dangers potentiels du diagnostic anténatal.


 
 
 
 
3. Le concept d'"état psychiatrique normal"


chez la jeune mère apparaît dans
l'article "La préoccupation maternelle primaire" (1956). Winnicott dit : "n'était la grossesse et la naissance, cet état serait une véritable maladie". En effet, il s'agit d'un état de repli, de dissociation, un véritable épisode schizoïde au cours duquel un des aspects de la personnalité de la jeune mère prend le dessus. Dans le domaine péri et prénatal, j'ai eu la chance de constater que cet état se développe précocement pendant la grossesse, et de réfléchir à son sens métapsychologique. On peut qualifier de transparence psychique (8) cet état relationnel particulier de la femme enceinte, fait d'un appel à l'aide permanent à l'égard de référents conditionnant une grande aptitude au transfert, d'une part. D'autre part, des corrélations se font facilement entre la situation actuelle, la grossesse, et les remémorations infantiles. En effet, fantasmes, affects anciens, réminiscences, affleurent à la conscience de la femme enceinte, sans rencontrer la barrière habituelle du refoulement. On peut souligner l'intensité de l'invasion du psychisme de la future mère par ce nouvel investissement : l'enfant. Il s'agit d'une invasion purement narcissique qui conduit à désinvestir les thématiques psychiques qui lui sont étrangères. Détachées du fond de l'inconscient où elles étaient maintenues au secret par le contre-investissement, ces thématiques étrangères à la grossesse sont alors "flottantes" et peuvent être livrées sans retenue dans le discours spontané, à condition bien sûr qu'une oreille disponibe soit là pour les recueillir. En dehors de la grossesse, ces fantasmes régressifs ou ces souvenirs indicibles de douleur ancienne, voire d'agonie primitive, seraient maintenus secrets. En outre, fantasmes et représentations maternelles prénatales risquent d'acquérir une matérialité avec l'arrivée de l'enfant. Une alliance thérapeutique est alors possible et nécessaire au cours de la grossesse avec le narcissisme maternel. Il suffit parfois, à peu de frais, pour restaurer l'enfant qu'elle porte, de réparer celui qu'elle a été. Cela ouvre sur la question de la prévention et toujours Winnicott : "je pense que la prévention des psychoses est du ressort des pédiatres, si seulement ils le savaient !". On peut ajouter : elle est peut-être aussi du ressort de l'équipe périnatale.

 
 
 
4. Le concept de faux self.

Ce concept avait été formulé avant Winnicott, mais il y apporte du nouveau : le faux self du bébé serait construit comme une défense précoce contre la non reconnaissance de l'authenticité de ses gestes. Les gestes précoces, ou les ensembles sensori-moteurs du nouveau-né, du nourrisson, traduisent l'émergence du vrai self potentiel de ce bébé. La mère suffisamment bonne sera celle qui saura répondre à l'omnipotence de son bébé et lui donner une signification, et ce maintes et maintes fois. A l'opposé, la mère sera non suffisamment bonne lorsqu'elle est inapte à ressentir les besoins réels du bébé et qu'à la place de la prise en compte des mouvements spontanés de celui-ci, elle impose ses gestes à elle qui entraînent la soumission du nourrisson.
En clinique néonatale on rencontre ainsi des dysharmonies d'adaptation au sein et tous les troubles précoces de l'alimentation qui sont de fréquents motifs de consultation. Ces dysharmonies installées et rigidifiées peuvent contribuer à la constitution précoce d'un faux self.
 
 


5. Le concept d'agonie primitive.

Ce concept apparaît dans l'article ultime de Winnicott, article ébauché mais d'une synthèse fulgurante : "La crainte de l'effondrement."
Winnicott parle de ce symptôme, la crainte de l'effondrement, en clinique adulte et conduisant souvent à des demandes de thérapie ; crainte de l'effondrement dans la réalité présente, mais en relation avec des expériences anciennes de la vie de nourrisson, et l'incohérence de son environnement. Par effondrement (breakdown), Winnicott entend des choses impensables qui sous-tendent l'organisation défensive. En effet, à un stade très précoce où le bébé n'a pas encore fait la différence entre Moi et non Moi, peut survenir une angoisse tellement intense que Winnicott la qualifie "d'agonie" (par exemple, l'angoisse de ne pas cesser de tomber dont la défense est alors l'auto-maintien et on pense à ces nouveau-nés hypertoniques, voire adversifs à l'égard de leur mère ; on les remarque bien à la passation de l'épreuve de Brazelton). Ce peut être l'angoisse d'un retour à un état non intégré ou de la perte de la collusion psyché-soma.

Pour Winnicott, la crainte majeure de cet adulte serait celle d'un "breakdown" qui en fait a déjà eu lieu lorsqu'il était nourrisson, de la réapparition d'une expérience agonique ancienne qui a provoqué l'organisation défensive actuelle. Ce risque d'effondrement date d'une époque où le Moi du bébé était trop immature pour rassembler ce qui lui arrivait dans le champ de sa toute puissance. Pour que, devenu adulte, le sujet puisse mettre cette expérience au passé, il doit la faire entrer dans son expérience au présent. Le modèle thérapeutique en est le revécu de cette expérience d'angoisse ancienne dans le transfert de la cure analytique.
Dans le domaine périnatal, il n'est pas rare de se trouver face à des femmes qui craignent de s'effondrer à l'occasion d'une maternité.
- L'effondrement peut être rapporté à la crainte de l'accouchement. C'est là une cause fréquente de consultation en milieu obstétrical : l'idée d'une panique à venir au moment de l'accouchement. Et on observe le va et vient de la femme enceinte entre son état adulte actuel et la réminiscence de son état d'autrefois de dépendance, état initial réanimé par la transparence psychique qui l'affecte. A ce moment de sa vie, la femme, par identification anticipée au bébé qu'elle n'a pas encore, et du fait de l'attente et de la transparence psychique, revit le bébé qu'elle a été et les agonies que celui-ci a éventuellement traversées. Ces agonies peuvent être en relation avec la confrontation ancienne à une détresse maternelle liée à une psychose puerpérale ou à un deuil périnatal par exemple. Le ressort de la peur actuelle (accoucher) est moins l'identification à la mère qu'elle a eue, qu'au bébé qu'elle a été ; bébé en détresse, c'est à dire bébé dont la continuité d'existence a été interrompue par l'empiètement d'un environnement maternel inadéquat.
- En clinique de l'infertilité, la crainte de l'effondrement habite souvent ces femmes qui ont une infertilité incompréhensible et qui finissent par découvrir que la grossesse pour elles, et l'expérience de la maternité, leur font craindre un "breakdown" décisif. Et plutôt la stérilité que cette expérience car au moins la vie continue ! (9).

En conclusion, l'apport de Winnicott est extrêmement précieux car il nous a permis de développer cette idée centrale du retour par la grossesse au revécu de stades très primitifs de l'organisation psychique, ou même antérieurs à cette organisation ; retour possible à des agonies qui ont pu être vécues sans être éprouvées comme telles. La grossesse, comme la cure analytique, par la transparence psychique et la crise du refoulement habituel qui l'accompagnent, peut faire revivre ces stades primitifs de l'organisation. Cette façon de voir a en plus le mérite de conduire à des gestes thérapeutiques simples, mais supposant une empathie particulière qui permette de jouer un rôle de Moi auxiliaire pour ces femmes. Et c'est ce rôle qu'il est important de susciter et d'encourager auprès des équipes soignantes qui s'occupent de femmes enceintes.
 
Références
 
 (1). Winnicott, D.W. (1969). La capacité d'être seul. In : De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris,Payot.
(2). Winnicott, D.W (1969). La théorie de la relation parent-nourrisson. In : De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot.
(3). Winnicott, D.W (1969). La préoccupation maternelle primaire. In : De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot.
(4). Winnicott, D.W (1980). Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux self. In : Les processus de maturation chez l'enfant. Paris, PB Payot.
(5). Winnicott, D.W. (1975). La crainte de l'effondrement. Nouvelle Revue de Psychanalyse, 11, 35-44.
(6). Freud, S. (1911). Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique.
(7). Main, M., Kaplan, N., Cassidy, J.C. (1985). Security in infancy, childhood and adulthood : A move to the level of representation. In : I.Bretherton & E.Waters (eds), Growing points of attachement theory and research. Monographs of the Society for Research in Child Development 50 (1-2, série N° 209), 66-104.
(8). Bydlowsky, M. (1997). La transparence psychique due à la grossesse. In : M.Bydlowski (ed.), La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité. Paris, PUF, Le fil rouge, 91-100.
(9). Bydlowski, M. (1997). Désir d'enfant et infertilité. In : M.Bydlowski (ed.), La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité. Paris, PUF, Le fil rouge, 135-149.
 
Par Marie-Anne MARIOT - Publié dans : marie-annemariot
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Dimanche 17 décembre 2006 7 17 /12 /Déc /2006 16:14


Attachement et parentalité par Blaise Pierre Humbert ( 2004 )
Psychologue ; Service Universitaire de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent (Lausanne)

 

On le voit, dans ce domaine sensible, les hypothèses sont fragiles et les notions restent largement spéculatives. Il n’en reste pas moins que l’existence dans la nature d’un certain nombre de réflexes associés à l’établissement de relations précoces, même si ceux-ci ne constituent qu’un aspect du phénomène, témoigne de la présence de composantes innées dans nos comportements, composantes sans doute sculptées par le travail de l’évolution. Toutefois, il est clair que les relations entre parents et enfants n’obéissent pas qu’à des injonctions de cette nature ; une part de nos comportements est associée aux représentations concernant l’enfance et les relations entre adultes et enfants ; celles-ci sont bien conjoncturelles. Sans parler de l’amour maternel lui-même, dont certaines composantes semblent bien être naturelles, il est évident que le discours sur l’amour maternel est bien contingent ; il est lié à notre histoire culturelle, et certainement aussi à l’histoire psychologique particulière de chaque parent. Le parent - plus particulièrement la mère - devient parent sous le regard de l’autre. Pour paraphraser une citation célèbre de Winnicott : « le bébé seul n’existe pas », nous pourrions dire que la mère seule n’existe pas. Ce que la mère ressent à l’égard de son bébé est une chose, mais son idée, sa représentation de l’amour maternel, naîtraient dans le regard de l’autre, du corps social, de l’ancêtre, de la mère de la mère, regards tous posés sur elle.Bibliographie

 

 

 

 John Bowlby, Marie Ainsworth et Marie Main

Les fondateurs de l’attachement


En 1935, Lorenz (1903-1989), entreprend une recherche sur les liens précoces pouvant exister chez les animaux, il élabore ainsi la théorie de l’empreinte. Cette théorie permet de mettre en évidence un lien qui ne se base pas sur la simple satisfaction physiologique.

§         Sécure :le bébé manifeste, par des signes, qu’il ressent le départ de son parent au moment de la séparation et l’accueille chaleureusement quand il le retrouve mais ne focalise pas son attention sur lui et retourne jouer 

§         Insécure-évitant :Le bébé ne montre pas de signe de ressenti par rapport au départ de son parent et quand le parent revient, l’enfant l’évite. Il focalise son attention sur l’environnement et ce de manière persistante.

§         Insécure-résistant : L’enfant est préoccupé par le parent pendant la « Strange situation », il n’arrive pas à se calmer quand le parent revient, son attention est portée sur celui-ci.En 1986, Marie Main et J. Solomon vont ajouter un quatrième type d’attachement à ceux établis par Marie Ainsworth, il s’agit de l’attachement « Désorganisé-désorienté » qui se retrouve quand les parents sont effrayés ou quand ils ont des comportement effrayants avec leur enfant. L’enfant se retrouve alors dans une situation paradoxale, puisque ce qui doit être sécurisant va causer la crainte.

 

 

 

 

Marie Main va élaborer avec Carol George et Nancy Kaplan un questionnaire, le AAI, qui regroupe quinze items concernant l’attachement du parent à ses propres parents quand il était enfant ; par exemple, quelle relation l’enfant avait établie avec ses propres parents. Ce questionnaire permet de mettre en évidence une corrélation entre la catégorie à laquelle appartient le parent et le type d’attachement du bébé.

 

 

Vingt trois ans après cette première découverte, un éthologiste du nom de Harlow démontre, grâce à une expérience sur les singes, que le besoin de contact est essentiel pour le développement et qu’il est indépendant des besoins primaires. Sur la base de ces premiers travaux et en s’appuyant plus particulièrement sur les découvertes de Lorenz, John Bowlby va développer « la théorie de l’attachement ».

 

Cette théorie va à l’encontre de celle de Freud qui stipulait que le recours à la mère s’expliquait par le besoin de nourriture et que la libido avait un rôle tout à fait essentiel pour la satisfaction des besoins vitaux. Pour Bowlby, l’attachement se situe au même niveau que les besoins physiologiques, il est essentiel au bon développement de l’enfant et lui permet d’établir des relations sociales.

 

On ne va pas retrouver chez toutes les mères le même type d’attachement, certains facteurs vont le déterminer ; par exemple, les conduites maternelles, la qualité de l’attachement ou encore les caractéristiques individuelles du bébé.

 

Marie Ainsworth succède à John Bowlby dont elle partage l’idée selon laquelle l’attachement est un besoin primaire. Elle va observer pendant un an des couples mères-bébés au cours des repas et ce pendant les trois premiers mois de la vie du nourrisson. La sensibilité de la mère à son enfant et sa capacité à appréhender ses besoins vont être le centre d’intérêt de la chercheuse. Selon elle, ils permettront de prédire le type d’attachement futur. Un an après ces premières observations, elle revoit les mêmes dyades afin d’évaluer l’attachement des enfants à leur mère.

 

Elle expose ainsi les enfants à huit situations différentes, impliquant des séparations puis des retrouvailles avec leur mère, après avoir été avec un inconnu. Son but était d’évaluer l’attachement du bébé à son parent. Les résultats de son expérience laissent percevoir trois catégories d’attachement :

 

Issu comme Winnicott de la psychanalyse, John Bowlby, le fondateur de la théorie de l’attachement, montre l’importance du lien entre enfant et parent. Son principal message est certainement que le lien n’implique pas un état de dépendance, mais au contraire qu’il peut constituer un facteur d’ouverture, de socialisation. On peut dire alors que l’amour n’est pas un obstacle pour l’autonomie de l’individu ; contrairement à l’école « behavioriste » selon laquelle l’amour risque de renforcer la dépendance de l’enfant, l’empressement à répondre aux demandes de celui-ci risquant de le « gâter », Bowlby montre que l’amour et la réponse aux besoins procure à l’enfant l’assurance nécessaire qui lui permettra ensuite de mieux s’ouvrir au monde extérieur.

En conclusion, il apparaît que l’évolution de la famille occidentale a modifié le type de rapports entre les personnes qui la composent ; l’attachement et l’amour entre générations sont devenus des impératifs de la vie familiale « nucléaire ». Pour l’enfant, la qualité du lien affectif avec les parents est ainsi devenue un facteur essentiel pour son développement psychologique, ce qu’elle n’était peut-être pas auparavant. Pour les parents, l’amour porté à l’enfant, déjà au niveau du désir d’enfant, est aussi devenu un impératif. Pour le couple enfin, l’amour est dorénavant une dimension nécessaire, impérative, non contingente. Lorsque les liens affectifs deviennent impératifs et nécessaires, ne risquent-ils pas de devenir enfermants ?

La théorie montre que l’attachement, qu’il soit amoureux, filial ou parental, peut représenter une base de sécurité, promouvoir l’ouverture, tout comme il peut aussi devenir enfermement, dépendance.

Ainsi, l’attachement comme l’amour peuvent servir l’immobilisme comme le changement.

 

[1] ARIES, P., (1960, rééd. 1973), L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime, Paris, Seuil. [2] BADINTER, E., (1980), L’amour en plus, Paris, Flammarion. [3] CARTER, C.S. & Getz, L.L., (1993), Monogamy and the prairie vole, Scientific American, June 1993, 70-76. [4] DELAISI DE PARSEVAL, G. & Lallemand, S., (1998), L’art d’accommoder les bébés, Paris, Ed. Odile Jacob. [5] LAFLAQUIERE, A., (1990), L’enfance paradigmatique, Psychiatrie de l’enfant, 2, 365-389. [6] MOREL, M.-F., (1997), Enfances d’hier, approche historique, in : M. Guidetti, S. Lallemand & M.-F. Morel, Enfances d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Armand Colin, 58-112. [7] PIERRE HUMBERT, B., (2003), Le premier lien : Théorie de l’attachement, Paris, O. Jacob. [8] ROUSSEL. L., (1989), La famille incertaine, Paris, O. Jacob. [9] VACQUIN, M., (1990), Le face-à-face de la science et du sexuel, in : J.Testart (Ed.), Le magasin des enfants, Paris, Ed. F. Bourin. [10] WINNICOTT, D.W., (1957, trad. 1989), De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot.

 

http://www.lplm.info/spip/spip.php?article348

 

 


L’absence de souvenirs de notre petite enfance -l’amnésie infantile- nous amène à nous interroger sur la nature de nos premiers liens, sur leur signification quant à notre vie relationnelle d’adulte, nos émotions, nos pensées, nos peurs, nos désirs, en bref notre monde intérieur. Il faut reconnaître que cette amnésie infantile, justement, autorise les dérives les plus fantaisistes sur la signification et les implications des premiers liens. L’enjeu de la question est en effet important : comment se forme notre vie mentale, notre identité : de nos expériences ? De notre patrimoine biologique ? Quelle est la part de la nature et celle de la culture ?

 

Les représentations que l’on a de l’enfant ont évolué au cours de l’histoire et indubitablement celles-ci ont influencé nos conceptions quant à l’importance du jeune âge sur la formation de la personne adulte, et de là nos pratiques de soins ou encore nos valeurs éducatives.

 

Sur ces questions, la théorie de l’attachement propose sa propre version des faits. Or, une théorie, fut-elle scientifique -comme se voudrait être la théorie de l’attachement- n’échappe pas aux courants idéologiques de son époque.

 

Rappelons que deux conceptions sur la nature de l’enfance se sont fortement opposées au cours de l’histoire occidentale, conceptions qui reflètent des positions manichéennes : l’enfant est alternativement perçu comme étant, par nature, le siège du bien ou du mal.

 

Ainsi, les Pères de l’Eglise recommandaient la plus grande sévérité à l’égard des enfants. Saint Augustin disait, dans la Cité de Dieu : « Si on laissait l’instinct l’emporter chez l’enfant, il deviendrait à coup sûr un grand criminel ». Plus tard, au XVIIe siècle, comme l’évoque l’historienne Marie-France Morel ([6], 1997), le Cardinal de Bérulle décrit l’enfance comme « l’état le plus vil et le plus abject de la nature humaine après celui de la mort ». Toutefois, souligne l’auteur, il ne faut pas croire que cette conception fût partagée par la majorité ; ces déclarations sont le fait de théologiens sans enfants, et elles émanent d’un milieu rigoriste. Dans les mêmes temps des pédagogues humanistes, dans la tradition d’Erasme, voient dans l’enfant une image de la perfection divine. L’enfant serait ainsi doué d’une nature vile ou innocente, selon la référence idéologique ; nature que l’éducation, en conséquence, cherchera à corriger, respectivement à préserver.

 

Qu’en est-il alors de la question des relations d’attachement ? Nous allons le voir, le discours se déplace ici sur un niveau scientifique. Mais est-ce une garantie contre toute forme d’emprise idéologique ? Le passage obligé est le célèbre prix Nobel Konrad Lorenz dont la grande découverte est que, chez les animaux, les comportements sociaux seraient à la fois innés et appris. Chacun a en mémoire sa fameuse expérience sur les oies cendrées qui, à peine écloses, poursuivent l’objet mobile qu’on leur présente, en lieu et place de leur mère. En fait, le comportement lui-même l’empreinte, ou la réaction de poursuite par le jeune oiseau est un comportement réflexe, mais l’objet sur lequel ce comportement s’applique la mère ou un substitut est acquis par l’expérience. Pour se rapprocher quelque peu des humains, mentionnons les non moins célèbres observations de Harry F. Harlow qui, après avoir séparé fortuitement des jeunes singes rhésus de leur mère quelques heures après leur naissance, avait observé que ceux-ci faisaient une sorte de fixation sur des objets laissés dans leurs cages, tels que couvertures ou autres chiffons ; ils protestaient si on les leur enlevait. Expérimentaliste dans l’âme, Harlow répète alors l’expérience en plaçant dans la cage un substitut maternel, sorte de mannequin imitant grossièrement un singe adulte. Même si ce substitut est profondément inadéquat dans ses comportements maternants -pour le moins figés- il est bien l’objet d’une recherche de proximité physique. A tel point que lorsque l’on ouvre la cage, le jeune singe commence par se réfugier auprès de cet objet puis, lorsque sa crainte s’atténue, il va se mettre à explorer l’environnement.

 

On observerait donc chez le jeune un besoin inné de contact avec un objet jouant un rôle parental. Il faut bien entendu se garder de toute tentation de généralisation de l’animal à l’homme ; il se trouve par exemple que chez les animaux eux-mêmes, on ne peut généraliser d’une espèce à l’autre. Ce qui est vrai pour les oies cendrées ou pour les rhésus ne l’est pas forcément pour d’autres espèces d’oiseaux ou de singes. Il n’en reste pas moins, en ce qui concerne le bébé humain, que certaines observations faites au milieu du siècle passé dans des orphelinats, rejoignent les conclusions des études de Lorenz et de Harlow. Notamment au niveau des effets d’une « carence maternelle ». Les plus connues de ces observations sont certainement celles de René Spitz ; ses travaux suggèrent que si l’enfant peut souffrir de carence alimentaire, il peut également souffrir de carence affective. La découverte de l’importance des relations dans le plus jeune âge va ainsi provenir de l’observation de situations de manque et de ruptures dans la petite enfance.

 

Pour Spitz, l’enfant développe une véritable relation d’amour dans le courant de sa première année de vie, et la rupture de celle-ci serait dévastatrice pour sa santé mentale. Ces observations constituent autant d’arguments scientifiques en faveur de l’idée d’un besoin « naturel » de proximité, voire d’attachement. Mais laissons là pour l’instant le point de vue de l’enfant pour prendre celui de l’adulte. Qu’en est-il en effet de l’amour maternel -ou plus généralement l’amour « parental » ? Peut-on envisager une sorte d’« instinct » (maternel ou parental) ? La tendresse d’un père et d’une mère pour leur bébé est-elle universelle, est-elle propre à notre nature humaine ? La sensibilité que nous éprouvons envers l’enfant constitue-t-elle une réalité « nécessaire », immuable ou au contraire « relative », changeante, produit d’une culture et d’une époque ; en d’autres termes, s’agit-il d’une réalité « contingente » pour emprunter le terme à Elisabeth Badinter ([2], 1980) ? L’amour maternel ne représente-t-il qu’un « plus » comme le titre son ouvrage ?

 

D’un côté, on ne peut nier l’existence d’une certaine « préoccupation maternelle » (pour prendre le terme de Winnicott, ([10], 1957)), sous la forme d’une vigilance émotionnelle et d’une disponibilité particulière de la mère à l’égard de son bébé dès la naissance. Celle-ci serait essentielle dans les premiers temps de la vie du petit humain, particulièrement dépendant, car elle permettrait à la mère de sentir et d’anticiper les besoins du bébé, condition essentielle pour l’établissement d’une relation de soins. Les études sur les animaux, de nouveau, montrent clairement l’existence d’un état particulier de réceptivité de la mère à l’égard du nouveau-né (on parle à ce propos de « bonding »). Les études de C.S. Carter ([3], 1993) ont précisé les mécanismes physiologiques associés à cette condition, chez les brebis par exemple.

 

Les arguments en faveur d’une base « naturelle » des comportements, en l’occurrence des comportements de maternage, à nouveau ne manquent pas. Mais comme toujours, les choses ne sont certainement pas aussi simples et idylliques. Considérons les mythes fondateurs de la civilisation ; ceux-ci foisonnent d’exemples concernant la précarité des liens entre parents et enfants. Le plus paradigmatique bien sûr est Moïse, mais il ne faut pas oublier Sargon d’Agade, Oedipe, Pâris, Persée, qui tous sont des survivants d’une forme de maltraitance parentale, explicable ou non. Nous devons nous demander si ces mythes pouvaient avoir comme fondement l’existence d’une ambivalence (pourquoi pas tout autant « naturelle ») associée à l’état de parent. Dans la nature, les liens de parentalité ne seraient finalement peut-être pas si évidents.

 

la célébration moderne de la maternité ne serait-elle pas alors l’expression d’une forme de défense contre une impulsion toujours possible d’abandon voire d’agression contre le jeune ? Est-ce alors que l’« amour maternel » serait, sinon une invention récente, du moins un système de valeurs récent, comme le suggère Elisabeth Badinter ? Philippe Ariès ([1], 1960) avait énoncé l’idée selon laquelle nos ancêtres du Moyen Age ne connaissaient pas un « sentiment de l’enfance » comme on le connaît aujourd’hui ; ils auraient manqué de conscience de la particularité enfantine (ce qui ne veut pas dire qu’ils auraient manqué d’affection pour l’enfant, comme le précise l’auteur suite aux critiques que sa thèse avait occasionnées).

 

On connaît à ce propos la fameuse mode -vers la fin de l’Ancien Régime, en France- du placement quasi généralisé des bébés en « nourrices mercenaires ». Ces dernières provenaient généralement de familles rurales pauvres, ou appartenaient en tout cas à une classe sociale moins favorisée que celle des parents des bébés qu’elles nourrissaient. Dans certains cas, ces femmes ne pouvaient nourrir elles-mêmes leurs propres enfants ; l’abandon constituait alors souvent leur seul recours. En créant des hospices pour enfants abandonnés et en installant des « tours d’abandon » dans les murs des couvents, les pouvoirs publics et les Eglises étaient-ils complices de ces pratiques ? Il y a sans doute à ce niveau une ambiguïté dans le rôle des institutions, laïques ou religieuses. Ironiquement, le tour d’abandon fait actuellement sa réapparition dans les villes occidentales -il est familièrement dénommé « boîte à bébés » ; on ne peut donc plus prétendre qu’il représente l’émanation d’une pratique barbare issue de l’Ancien Régime. Certes, il est le reflet de la paupérisation d’une tranche de la société reléguée par la nouvelle économie, ainsi que de la misère engendrée par les mouvements migratoires, toutefois ceci ne laisse aucun doute sur le fait que maintenant comme par le passé persiste un double discours sur l’amour maternel, alimenté par des intérêts idéologiques ou économiques.

 

Sans nécessairement conclure sur la question de savoir si l’affection des adultes envers les enfants est naturelle ou historiquement déterminée, il est indéniable que les représentations relatives à l’enfance ainsi qu’aux relations entre adultes et enfants ont subi des transformations au cours de l’histoire. Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand ([4], 1998) résument avec humour l’évolution des représentations du bébé de la manière suivante : de l’« encombrant nourrisson » de l’Ancien Régime, on est passé successivement au « charmant bébé » rousseauiste, au bébé destiné à repeupler les pays et les armées en guerre, au bébé « qu’il faut dresser » (le bébé de la puériculture et de l’apogée du discours médical sur la maternité, au milieu du XXe siècle), au « merveilleux bébé » et sa « divine maman », au « bébé prophète », lorsque ce n’est pas au « foetus prophète » (et de ses parents-disciples) de la fin du XXe siècle.

 

Dans la société moderne, où l’enfance a été hissée sur un piédestal et la maternité glorifiée, on peut se questionner sur les excès de ce qui peut apparaître comme une idéalisation, une « valorisation sacralisante » pour reprendre la formulation d’Alain Laflaquière ([5], 1990). Les scientifiques, et plus particulièrement les psychologues, dit Laflaquière, se seraient emparés de l’enfance pour la mettre au service d’un mythe scientifique, celui de la maîtrise des origines ; pour les moralistes, il ne s’agirait même plus d’aimer l’enfant, mais de montrer que l’on « aime l’aimer » ; s’occuper de l’enfance étant désormais placé sous le sceau d’une morale absolue ; enfin, les esthètes l’auraient confisquée pour en faire un culte à la jeunesse, à la beauté et au dynamisme, reflété dans la publicité ou encore dans les discours ampoulés, kitsch, relatifs à l’enfance. En d’autres termes, « l’enfance c’est logique, c’est moral et c’est beau », termine Laflaquière ([5], 1990).

 

Quoiqu’il en soit, cette valorisation extravagante du bébé nous amène à souligner les tensions qui peuvent s’installer entre les représentations et la réalité quotidienne des parents. Le contexte actuel est certainement plus délicat qu’il n’y paraît pour les jeunes mères ; d’un côté on encense leur fonction, mais simultanément les soins au bébé restent peu valorisés socialement ; on ne parle pas ici de la vision idéalisée des soins, mais bien de la disponibilité, de l’énergie, du temps effectif consacré aux soins, qui se heurtent aux contraintes économiques, aux exigences de la carrière professionnelle et, malgré une vague d’espoir éphémère suscitée dans la seconde moitié du XXe siècle, au flagrant déficit d’appui effectif de la part des pères.

 

La seconde moitié du XXe siècle a connu un nombre impressionnant d’innovations ayant entraîné une transformation profonde de nos représentations concernant l’enfance et les rapports des adultes avec les enfants ; parmi ceux-ci, relevons la maîtrise presque parfaite de la conception -du moins dans les pays fortement industrialisés ; la « nucléarisation » de la famille dans les sociétés occidentales, l’enfant acquérrant un statut central, devenant souvent l’unique source affective des parents ; la découverte de compétences de plus en plus précoces chez le bébé, le nouveau-né et désormais le foetus lui-même ; enfin, l’avènement de différentes formes de sécurité sociale impliquant le fait que les relations entre générations ne soient plus (uniquement) établies sur un rapport de dépendance économique -des enfants aux parents puis des parents aux enfants. Ces transformations ont toutes contribué à modifier le type de rapports entre les personnes qui composent la famille ; d’économique, le ciment de la famille est devenu affectif. L’attachement et l’amour sont devenus des composantes plus importantes de la vie familiale moderne qu’ils ne l’étaient auparavant. Le pouvoir, ainsi que la responsabilité désormais individualisée de la femme et de l’homme moderne sur le contrôle de la conception a certainement engendré des modifications dans nos représentations liées à l’enfance, à la parentalité ainsi qu’à la nature de l’affection portée à l’enfant. En effet, dans la société occidentale moderne, il est désormais devenu indispensable pour la femme et l’homme de « faire parler en eux » le désir d’enfant, en d’autres termes de construire une représentation de ce désir. Celui-ci, jusque-là, pouvait être présent, mais il n’avait pas force de nécessité. Il est maintenant devenu impératif de proclamer son désir d’enfant et son amour pour l’enfant. Cette proclamation constitue dorénavant un pré-requis indispensable à la parentalité.

 

Cette proclamation, devenue nécessaire et déclinée sur un mode individualisé, pourrait bien ressembler au fameux « sentiment de l’enfance ». Du moins, son incidence particulière durant la seconde moitié du vingtième siècle aura certainement pu faire croire -pourquoi pas à Philippe Ariès lui-même- à un phénomène historiquement nouveau. L’enjeu de la question, nous le pensons, n’est pas tant de savoir si nos ancêtres avaient ou non un « sentiment de l’enfance », mais plutôt que l’amour maternel constitue désormais un impératif social, peu importe que son origine soit naturelle ou culturelle.

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Lundi 21 août 2006 1 21 /08 /Août /2006 19:00

 

Derrière la violence que chacun s’accorde à identifier et à condamner s’en cache une autre que l’on commence tout juste à reconnaître. Dans un ouvrage récemment paru chez Jouvence, Olivier Clerc présente les violences du Tigre et de l’Araignée, et la danse macabre dans laquelle elles alternent.

Omniprésente violence. Famille, école, entreprise, politique, économie,… : aucun domaine d’activité humaine ne semble épargné par le phénomène. Après des années de lutte contre la violence sur tous les fronts, il est même permis de se demander si cette lutte est vraiment efficace, au regard du bilan des guerres et conflits du 20e siècle, pour ne rien dire de celui qui vient à peine de commencer.

Depuis peu, on identifie même de nouvelles formes de violence. Ainsi en va-t-il du harcèlement moral – qui fait désormais l’objet d’une loi -, du bizutage (lui aussi légiféré depuis 1998), ou encore de la manipulation. En réalité ces violences-là ne sont pas nouvelles : n’est récente que leur identification comme phénomènes violents, fussent-ils de nature différente. Y aurait-il donc plusieurs violences ?

En réalité, je me suis attaché à montrer dans un récent ouvrage qu’on ne peut bien comprendre la violence qu’en en distinguant les deux polarités opposées et complémentaires qui la composent ainsi que la dynamique qui les caractérise. Seule cette distinction permet de comprendre à la fois la récurrence chronique de la violence et l’échec des moyens de lutte mis en œuvre jusqu’ici.

La violence, comme toute chose en ce monde, est double, polarisée : elle possède à la fois un pôle “masculin” ou yang - pour éviter de l’attribuer aux seuls hommes -, et un pôle “féminin” ou yin, qui n’est pas davantage réservé aux femmes. La violence yang, que j’appelle violence du Tigre, a long été la seule identifiée et, aujourd’hui encore, représente plus de 90% de ce que nous identifions comme “violence”. Ses manifestations vont de l’insulte à la bombe atomique, en passant par les coups (de poing, pied, couteau, fusil, canon), les explosifs, etc. Elle s’apparente souvent à la décharge brutale d’une énergie contenue. Elle est active, chaude, tranchante, pénétrante, percussive, brutale, rapide, dilatante, centrifuge, impulsive. Evidente et manifeste, en tous les cas.

L’autre polarité de la violence, la violence yin, que je nomme violence de l’Araignée, est de toute autre nature. Le Tigre est chaud, rapide, démonstratif, puissant ; l’Araignée est froide, dévore sa proie à petit feu, lentement, elle est calculatrice, rusée. La violence de l’Araignée s’exerce dans la durée, progressivement. Elle souvent cachée, indirecte, insidieuse, trompeuse. Un élément de duplicité, de tricherie ou de séduction la caractérise fréquemment. Elle est contraignante, inhibante, collante, paralysante, implosive, centripète, statique, à effet lent et cumulatif, réfléchie (ou inconsciente). Seules quelques unes de ses manifestations sont désormais reconnues, nous l’avons dit plus haut : le harcèlement moral, la manipulation, le chantage, le bizutage, le piratage informatique. Mais en réalité, ses formes sont autrement plus nombreuses et plus répandues, du fait justement qu’elles ne sont pas reconnues pour ce qu’elles sont : violentes, mais dans la polarité opposée à celle très familière du Tigre.

Sa forme la plus anodine ? Le mensonge. Viennent ensuite la rumeur, la calomnie, la médisance qui tissent de personne en personne, chacun y ajoutant un peu de son affect, une toile dont la victime ne parvient souvent pas à se défaire, dans l’impossibilité de lutter contre un ennemi clairement identifié. Ces pratiques d’apparence inoffensive, parce que c’est la répétition et l’addition des propos de chacun qui confèrent à ces phénomènes leur capacité destructrice, ont mis par terre des réputations, anéantit des personnes et des entreprises, ruiné des projets. L’Araignée, c’est aussi le poison, les armes bactériologiques et chimiques, les pollutions lentes et cachées, les rayonnements radioactifs, les odeurs nauséabondes, certaines formes de grève, certaines pratiques boursières et financières, ou encore l’usage de neuroleptiques en psychiatrie. C’est, de façon plus générale, tout ce qui étouffe, emprisonne, vampirise, prive de liberté. Y compris sous les formes les plus “dorées”, comme on dit de certaines prisons. L’affection étouffante d’une mère qui surprotège ses enfants, par exemple, est arachnéenne. De même, la loi le devient elle aussi quand le maillage législatif se resserre tellement, au nom de la protection de l’individu, qu’il réduit l’espace de liberté de chacun comme peau de chagrin. Les idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques, peuvent également s’avérer arachnéennes, sans que telles soient nécessairement leur intention : l’individu peut en effet étouffer sous l’emprise de règles morales trop rigides ou sous le poids de la culpabilité, il peut être littéralement paralysé, pris au piège d’un filet d’injonctions et de règles qui ne lui laissent plus aucune liberté. Le succès actuel d’ouvrages appelant les lecteurs à ne plus être “gentils” mais vrais, authentiques, sincères, à exprimer leurs émotions plutôt qu’à les étouffer sous un masque de fausse amabilité, témoigne précisément d’un désir croissant de se libérer d’une forme de totalitarisme de la paix , mis en place avec les meilleurs intentions du monde.

Que constate-t-on, en effet ? Sous prétexte de lutter contre la violence du Tigre, celle que chacun s’accorde à identifier et à condamner, politiques et religions y sont allées les unes comme les autres de lois, règles et commandements visant à étouffer ou à contenir cette violence, à l’empêcher d’apparaître ou de se manifester. L’intention était certes louable, mais l’ignorance de l’autre polarité de la violence, et donc son absence de prise en compte, ont eu pour conséquence que les moyens mis en œuvre jusqu’ici pour lutter contre cette violence sont en réalité eux-mêmes violents, mais dans l’autre polarité de la violence, cette fois. Autrement dit, on a utilisé l’Araignée pour piéger le Tigre, pour l’immobiliser, le paralyser, l’étouffer, de même que les chasseurs de ce fauve utilisent parfois un filet accroché à une branche et dissimulé sous des feuilles, avec un appât bien en vue, pour capturer la bête.

Que se passe-t-il ensuite ? Comme la poudre comprimée dans la douille, comme l’eau qui s’accumule derrière un barrage ou la charge électromagnétique dans un nuage, ces dispositifs – tout en donnant l’impression de fonctionner à court terme – vont en réalité favoriser la création d’une nouvelle tension, d’une nouvelle charge, et donc à long terme une nouvelle décharge, c’est-à-dire un passage à l’acte souvent plus violent que le précédent. L’histoire alterne ainsi depuis de siècles entre violence ouverte, manifeste (le Tigre) et violence cachée, indirecte (l’Araignée), entre violence explosive et violence contraignante, entre décharge brutale qui dévaste tout sur son passage et étouffement à petit feu, paralysie, immobilisme mortifère. La violence suit ainsi un cycle infernal, pareille à la course du soleil, dont une seule moitié nous est clairement visible, mais dont le retour est inéluctable.

L’une des choses que l’approche bipolaire de la violence enseigne, précisément, est la dynamique qui caractérise les deux pôles de la violence. L’un de ses aspects les plus importants est la façon dont la violence de l’Araignée, par la tension qu’elle crée, favorise l’émergence d’un Tigre et, conjointement, la façon dont les débordements de certains Tigres susciteront la mise en place d’un maillage plus subtil, plus séducteur, pour tenter de les piéger et de les contenir. La classification des actes de violence en yin ou yang n’aurait aucun intérêt pratique si elle ne permettait justement de comprendre, derrière ses manifestations superficielles, les causes profondes et durables de la violence. Cette compréhension ouvre ensuite la porte à de nouvelles stratégies face aux diverses violences. Soulignant d’abord le caractère vain de la “lutte contre la violence”, qui ne fait qu’alterner phase visible et phase cachée, dans un crescendo dévastateur, elle propose plutôt de transformer la violence, chaque fois que c’est possible.

Sans entrer ici dans le détail, la violence du Tigre étant la décharge brutale d’une tension excessive, diverses approches, comme la CNV , visent à permettre une lente mise à terre de cet excès d’énergie, potentiellement destructeur. Ces approches donnent d’ailleurs des résultats remarquables, mis à l’épreuve dans les situations les plus difficiles qui soient. Mais, de même qu’un gilet pare-balles protège d’un coup de revolver mais pas d’émanations radioactives, la violence de l’Araignée nécessite pour sa part une tout autre approche. Moins identifiée et moins bien connue que la violence du Tigre, cette polarité yin de la violence n’a pas encore vu naître autant d’outils pour y faire face. On peut cependant mettre en évidence quelques grands principes. Violence de l’obscurité, du froid, de l’immobilisme, on peut justement lui opposer la lumière, la chaleur, le mouvement.

Mettre en lumière les agissements d’un personnage arachnéen, en les révélant au grand jour, permet d’éviter que s’ourdissent de sinistres plans dans l’ombre. La lumière des médias, aussi, a pu mettre à jour des violences arachnéennes, comme la pédophilie, par exemple, dont les réseaux œuvraient dans l’ombre. La lumière, c’est encore la connaissance, le savoir qui permet de ne pas se faire manipuler, arnaquer, tromper, leurrer. Ensuite, la chaleur, symboliquement, c’est le cœur, les liens, les relations humaines. Dans le harcèlement moral, le pervers est souvent décrit comme ayant une attitude glaciale, sans cœur. Ne pas se laisser isoler, ne pas se refroidir dans son coin, et – pour contrer l’immobilisme qui tente de s’imposer – bouger, voir des gens, au besoin fuir : ce sont là des caractéristiques que l’on retrouve dans les stratégies proposées par les professionnels qui s’occupent de ces formes reconnues de violences de l’Araignée.

La compréhension de la nature bipolaire de la violence nous oblige donc à reconsidérer complètement notre idée de la violence (des violences, plus exactement) et les moyens qui nous semblent opportuns de mettre en place, à quelque échelle que ce soit. Elle nous contraint notamment à reconnaître que la “lutte contre la violence”, si elle est parfois indispensable pour faire face à l’urgence, ne permettra jamais de venir à bout de la violence et d’instaurer une paix durable : la paix qu’elle procure n’est que cette paix mortifère que célébraient par exemple les pays de l’Est autrefois, dans lesquels la machine bureaucratique et étatique arachnéenne empêchait provisoirement tout débordement du Tigre, mais aussi toute créativité, toute vie.

La paix ne se conquiert – durablement, s’entend – ni par la force ni par la contrainte. Elle ne peut qu’être le fruit de l’éducation, et notamment d’une éducation à la relation, c’est-à-dire à l’intelligence du cœur, à l’humain. Tant le Tigre que l’Araignée se caractérisent par la négation de l’autre, l’incapacité à l’entendre, à le comprendre, l’absence de dialogue, d’échange véritable. Une charge ne peut se créer qu’entre deux pôles séparés : une tension ne peut apparaître qu’entre personnes ou organismes qui ne communiquent pas, au sens profond du terme. Or le plus grand et plus constant facteur de séparation entre les hommes est la peur, qui va de pair avec l’ignorance et la méconnaissance. A long terme, donc, seule l’éducation – une éducation, redisons-le, aux relations humaines, à l’autre, à la gestion des conflits, au vivre ensemble - peut nous permettre de prendre le chemin de la non-violence et de la paix. Cela prendra du temps, c’est évident. L’évolution, en la matière, sera déterminée par le temps que nous mettrons à devenir conscients de la nature et de la dynamique de la violence à deux pôles, et à inventer de nouvelles façons d’utiliser et de transformer les énergies conflictuelles en force de création, d’innovation et de changement, plutôt qu’en facteurs destructeurs ou paralysants.

Olivier Clerc   http://www.olivierclerc.com/welcome/index.php?accueil=1

 

 

 

A lire également, le passionnant ouvrage "La grenouille qui ne savait pas… qu'elle était cuite", O. Clerc, Editions JC Lattès, nov. 2005.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Marie-Anne MARIOT - Publié dans : marie-annemariot
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Lundi 21 août 2006 1 21 /08 /Août /2006 18:58

 

 

 

ŒDIPE, par Guy MASSAT

 

 

 

 

 

L’Œdipe est un mythe, un mouvement éternel qui n’a jamais eu lieu nulle part et qui se manifeste en chacun de nous d’une manière à chaque fois différente. Dans le conscient l’Œdipe ne présente guère d’intérêt. En effet, quiconque dans son introspection consciente la plus rigoureuse peut témoigner qu’il n’a jamais voulu « tuer son père ni épouser sa mère » au sens propre. « Tuer son père et épouser sa mère » ne se réfère pas à la réalité consciente mais à l’inconscient. Il n’y a ni mère ni père dans l’inconscient.

 

 

Mais alors qu’est ce que la Loi de l’interdit de l’inceste ?

 

S’agit-il de l’article 161 de notre code civil  selon lequel :

 

« Le mariage est prohibé entre tous les ascendants et descendants légitimes ou naturels. Ou l’article 162 : « Le mariage est prohibé entre le frère et la sœur légitimes ou naturels » ou le 163 : « Le mariage est prohibés entre l’oncle et la nièce, la tante et le neveu, que la parenté soit légitime ou naturelle ». Evidemment pas.

 

Comme vous pouvez le remarquer dans notre code civil ce qui est interdit c’est le mariage et non pas l’inceste. En fait, en France, comme en Espagne et au Portugal l’inceste n’est pas une infraction . Ce qui est puni par la loi c’est la violence faite à un mineur aggravée s’il s’agit d’un parent. Mais l’inceste entre adultes consentants n’est pas interdit. Chez les pharaons on pouvait épouser sa sœur et pas seulement avoir des relations avec elle. Les lois changent selon les circonstances. Il y a aujourd’hui des pays qui autorisent le mariage homosexuel etc…

 

Alors qu’est-ce que la loi de l’interdiction de l’inceste en psychanalyse, si ce n’est pas une loi sociale ? Est-ce un impératif, un commandement que l’esprit se donne à lui-même ?

 

 

L’étymologie du nom d’Œdipe est au moins double. C’est à la fois l’enflure (oe, comme œdème, et pous, pied), donc, « pieds enflés ». Sachant que les pieds sont ce qui permet de marcher, ils figurent le désir puisque nous ne marchons qu’au désir. « Pieds enflés », donc par le désir inconscient. D’autre part, l’étymologie nous donne aussi Oîda ( le savoir) et dispous (bipède), le bipède qui sait. Le savoir est de l’ordre du conscient, le conscient a conscience d’être conscient, « Savoir c’est toujours savoir qu’on sait », comme disait Alain. Œdipe donc est « le bipède qui sait », qui sait dans le conscient.

 

 

Le père d’Œdipe est Laïos, qui est l’arrière petit-fils de Cadmos. Le nom de Laïos a donné laïus, mot désignant un discours aussi interminable que l’histoire d’Œdipe puisqu’elle se continue en chacun être humain. Laïos fut d’abord chassé du pouvoir mais à la mort de ses suppléants il fut rappelé sur le trône par les Thébains. Son désir fut alors de rétablir la royauté héréditaire de Cadmos, alors que chez les Grecs le roi était choisi pour ses mérites et non pour sa naissance. Ainsi un oracle apprit que si Laïos avait un fils celui-ci le tuerait. Laïos épousa Jocaste fille du Thébain Ménoecée. Pour éviter la malédiction de l’oracle le couple avaient des rapports sodomistes. Mais un jour, après un banquet, ils eurent des rapports normaux dont la conséquence fut la naissance d’Œdipe.

 

Que faire de ce garçon ? Le tuer ? Ce serait aller contre son désir d’avoir un fils qui lui succèderait et poursuivrait la lignée de Cadmos et des labdacides. Le garder ? Ce serait enfreindre directement l’avertissement de l’oracle. Laïos choisit alors d’abandonner son fils dans les bois les pieds liés. Liés symboliquement à son désir de roi et à la destinée de son enfant. On verra ainsi, si le désir d’un père peut ou non triompher des oracles de l’inconscient.

 

Les bêtes sauvages épargnèrent Œdipe.

 

Il fut trouvé dans la forêt par un berger qui l’amena au roi de Corinthe Polybos qui le recueillit et l’éleva. Mais un jour, à son adolescence, un ivrogne dit à Œdipe qu’il n’était pas le fils du roi de Corinthe. Œdipe se mit alors à douter si fort de lui-même qu’il décida d’aller à Delphes interroger l’oracle sur sa véritable identité. A sa question :«  Qui suis-je ? » l’oracle ne répondit pas sur le plan du conscient, tu es le fils de Jocaste et de Laïos, mais sur le plan de l’inconscient : «  tu es ton propre désir, c’est-à-dire tu tueras ton père et épousera ta mère ». Horrifié, (et qui ne le serait pas ?) Œdipe décida de ne pas retourner à Corinthe. Il pensait ainsi éviter son destin persuadé que Polybe et la reine Péribée étaient bien ses parents.

 

Comme son père Laïos il se refusait à la voix de l’inconscient. Donc il se dirigea à l’opposé de Corinthe. Vous vous souvenez que le nom d’Oedipe peut signifier à la fois «  Pieds enflés », c’est-à-dire gonflés de désir, puisque les pieds comme le désir sont ce par quoi nous agissons. Et aussi oïda, (je sais) et dipous (bipède), « le bipède qui sait ». Il sait dans le conscient mais il désire autrement dans l’inconscient.

 

Dans sa fuite farouche à échapper à son destin Œdipe arriva un jour à une bifurcation de routes. Certains parlent d’un triple chemin : une voie venait de Thèbes, l’autre d’Athènes et la troisième de Delphes. Là un char lui interdisait le passage. S’ensuivit une querelle au cours de laquelle Œdipe tua tous les passagers du char à l’exception d’un serviteur qui réussit à s’enfuir. Oedipe venait là d’accomplir le premier temps de la prophétie. Le chef de l’attelage n’étant autre que Laïos, son père qui se rendait à Delphes.

 

Œdipe continua son errance puis ses pas le conduisirent aux environs de Thèbes. Là la région était terrorisée par un sphinx, monstre féminin à la tête de femme, au corps de lion, et pourvu d’ailes comme un oiseau de proie. Le sphinx posait des questions à ceux qu’il rencontrait et s’ils n’avaient pas la bonne réponse il les dévorait. Ce monstre avait été envoyé par Héra, le femme de Zeus, pour punir Laïos de ses transgressions, et c’est donc en allant à Delphes pour savoir comment ce débarrasser du Sphinx que Laïos fut tué par Œdipe.

 

Œdipe rencontra la sphinge qui lui posa l’énigme suivante ! « Quel est l’animal qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir venu ? » Œdipe répondit que c’était l’homme, puisque quand il est bébé l’homme marche à quatre pattes, puis sur deux pieds quand il est adulte et enfin quand il est vieux il avance sur trois pattes car ses pas sont soutenus par une canne. On sait que les sphinx ne peuvent mourir que si l’on répond à leur question. Le sphinx étant la métaphore de la question. Si l’on vous demande combien font deux et deux, la question ne vous dévorera pas, elle est pour ainsi dire inexistante. Mais il y a d’autres questions qui peuvent vous empêcher de dormir et pour ainsi dire vous dévorer comme la sphinge de Thèbes. Néanmoins, la réponse d’Œdipe suffit pour que le sphinx puisse choisir la mort. Nous remarquerons qu’il ne s’agit pas d’une réponse très profonde, on croirait à une devinette pour enfant. C’est qu’on peut répondre juste sans connaître la véritable dimension de notre réponse. C’est le cas de tous les jeunes gens qui passent des examens. A vingt ans on peut passer, par exemple, son agrégation de philosophie, on connaît plus ou moins tout ce qu’on dit les grands penseurs de l’histoire et ça suffit à nos examinateurs qui n’en demandent pas plus. Pourtant ce n’est qu’avec la maturité qu’on abordera vraiment à ce que disent en profondeur les philosophes. La réponse d’Œdipe est du même ordre. En surface c’est une devinette, en profondeur elle traduit l’évolution psychique de l’être humain : quatre, deux, trois. L’être humain se confond d’abord avec ce qu’il perçoit, il se compte dans le compte, il s’ajoute au triangle familial, alors qu’il devrait s’en soustraire, adulte il accède à la logique binaire du conscient, puis avec la sagesse il sait compter jusqu’à trois, parce qu’il sait introduire dans sa pensée, la scytale, le bâton dont on se servait pour la transmission des messages dans l’Antiquité et qui marque la dimension de l’inconscient.

 

En tout cas, les Thébains font fête au vainqueur du sphinx et lui proposent, puisqu’il est si intelligent d’être leur roi. Il lui suffit pour cela d’épouser leur reine Jocaste dont l’époux a disparu. Mais Jocaste est de caste royale tandis qu’Œdipe, comme son nom l’indique, n’est qu’un va nus pieds, si habile soit-il. C’est le mérite contre la naissance. Œdipe réussit à convaincre Jocaste de l’épouser et devint ainsi roi de Thèbes. Le deuxième temps de l’oracle vient de s’accomplir Oedipe épouse sa mère. Le nouveau roi géra très favorablement les affaires de Thèbes et donna à Jocaste quatre enfants. Mais un jour la peste tomba sur la ville et un oracle expliqua que cette épidémie ne disparaîtrait que lorsqu’on aura découvert qui est le meurtrier de Laïos. Œdipe se charge alors de l’enquête. C’est la première enquête policière où l’enquêteur découvre qu’il est lui-même l’assassin recherché. Apprenant qu’il a tué son père et épousé sa mère Œdipe se crève les yeux et Jocaste se pend. Mais un oracle annonce aussitôt que là où mourra Œdipe ce sera la prospérité. Corinthe, Thèbes souhaitent alors qu’Œdipe vienne finir ses jours en leurs murs. Œdipe, rejeta Corinthe et les souvenirs de son enfance, et rejeta Thèbes où sa gloire fut si misérable, il choisit de mourir dans les faubourg d’Athènes, à Colone. L’oracle se réalisa encore. Athènes en effet connue la prospérité que l’on sait, dans les domaines politique, scientifique, artistique et philosophique.

 

C’est une prospérité du même ordre qui nous attend lorsque nous aurons, d’une manière ou d’une autre, réaliser ce que Freud appelle la sortie de l’Œdipe. Lorsque nous aurons délivré Œdipe dans notre propre histoire. L’extinction de l’Œdipe nous débarrasse de nos résistances inconscientes : la culpabilité, le refoulement, les répétitions, le transfert. Si la conscience morale rejette et dénie l’inconscient, l’inconscient en revanche favorise et enrichit l’activité consciente créatrice.

 

 

 

Si les malheurs de l’Œdipe accable tous les mortels il se manifeste pour chacun de façon différente. Je vous propose donc d’aborder le mythe d’Œdipe d’une manière nouvelle,c’est-à-dire, divisé en douze étapes. Elles notent des situations humaines que nous pouvons reconnaître partout, dans la littérature, le cinéma, l’histoire et notamment dans l’histoire de notre propre vie.

 

Vous pourrez constater, comme je l’espère, que chacune de ces étapes correspond à des moments essentiels de votre propre histoire.

 

Ces douze étapes forment pour ainsi dire une sorte de chemin de croix de toute existence. Mais vous pouvez aussi les voir comme une figuration des douze travaux d’Hercule, ou comme votre Odyssée personnelle ou, peut-être encore comme une sorte de zodiaque.

 

 

 

1/ Donc, premièrement il y a l’abandon :

 

Œdipe est abandonné dans une forêt au milieu de bêtes fauves, les pieds

 

liés, c’est-à-dire sans pouvoir fuir. (Chacun n’a -t-il pas vécu un pareil sentiment de détresse, d’abandon et d’angoisse ? Qui ne s’est pas senti comme le Petit Poucet  pleurant : «  Où sont mes parents »?Avec peu d’effort vous trouverez que vous avez vécu cette situation un grand nombre de fois, bien que leurs figurations soient à chaque fois très différentes. Rappelez vous, par exemple, votre premier jour à la maternelle ! Et si cela vous semble puéril, bien que ça ne le soit pas quand on le vit, et que vous aspiriez à des événements d’une élévation plus noble, vous n’avez qu’à méditer sur la « déréliction », concept philosophique qui signifie l’abandon en grec: pourquoi cette planète ? D’où vient-elle  et dans quel but ? Personne n’a ne réponse. Parce qu’il n’y en a pas. La déréliction c’est le fait que nous soyons jetés dans le monde, abandonnés de tout, sans lumière ni secours à attendre de quelque puissance supérieure, inférieure, ou autre. Et nous pouvons encore considérer avec effroi que nous sommes abandonnés dans le langage. Que veulent dire tous ces mots que nous ne comprenons pas ?

 

L’abandon, ce premier temps de l’Œdipe, chacun en fait, en a fait, ou en fera l’expérience.

 

 

 

2/Deuxièmement, il y a le sauvetage : Œdipe est recueilli par le roi de Corinthe, Polybe et la reine Péribée. ( Qui n’a pas été sauvé par quelque puissance généreuse à un moment ou un autre de son existence ? Qui n’a pas éprouvé ce sentiment de réassurance, de reconnaissance ? A la maternelle, une gentille maîtresse, nous a pris par la main, nous a installé à une table, nous donné notre goûter etc. c’était la reine Péribée ou Polybe, les souverains de Corinthe, en personne, et à bien y regarder nous en avons connus bien d’autres. Au milieu des mots inconnus voilà que surgit un sens. Les mots ne trouvent-ils leur sens, en quelque sorte, qu’en synchronie avec quelque roi et reine de Corinthe ?

 

 

3/En trois nous avons le doute : Œdipe doute de lui-même.

 

(Qui n’a jamais douter de lui-même ? Suis-je un animal, un végétal ou une simple chose ? Suis-je un enfant trouvé sorti de nulle part  et, en profondeur, de quel sexe ? Qui n’a pas éprouvé ce sentiment d’angoisse ? Qui sont nos parents ? Pourquoi sont-ce ceux-là et pas d’autres et pourquoi a-t-on des parents ? Quand on conçoit l’absence de raison par les quelles nous avons été jetés dans ce monde nous mesurons notre insignifiance.

 

Qui suis-je se demande le langage ? Quel mot, quel sens ? A quel mot à quel sens pourrais-je m’arrêter ? Et l’oracle (la bouche solennelle du vide) lui dit : tu es soumis au langage à ses métaphores et ses métonymies.

 

Evidemment « tuer son père » est une métaphore pour l’inconscient. Et « épouser sa mère » est une métonymie. Réduit que nous sommes au langage nous sommes toujours obligés soit de changer le signifiant et de garder le signifié, c’est la métaphore, soit de garder le signifiant et de changer le sens, c’est la métonymie. C’est ce qui s’opère continuellement dès que nous parlons. Tu es ton propre désir qui décide seul des mots et de leur sens. Voilà ce que signifie dans l’inconscient «  tuer son père et « épouser sa mère ». Ce qui n’a rien à voir avec le meurtre et l’inceste dans la réalité.

 

 

 

4/En quatre nous avons le refus de Delphes : Œdipe refoule l’inconscient.

 

Qui n’a jamais eu le sentiment angoissant de ne rien comprendre à ce qu’on lui dit, ou qu’il se dit à lui-même ? Qui n’a jamais eu envie de refouler ou refuser le destin qu’on lui propose ? Qui n’a pas eu envie de partir ailleurs faire fortune, qui n’a pas utilisé le mensonge pour changer sa condition ?

 

 

5/Cinquièmement le meurtre du père : Œdipe tue son père (qui n’a jamais trahi son père symbolique, réel ou imaginaire ?). ( Nous avons vu que « tuer son père » ne veut pas dire « tuer son père » mais qu’il s’agit d’une métaphore. C’est en refoulant le langage inconscient qu’Œdipe « tue son père ». Et ce que nous refoulons nous le vivons.

 

 

6/Sixième étape nous trouvons l’examen de la sphinge (qui n’a jamais eu à passer un examen essentiel où son existence était en jeu ? Qui n’a jamais fait cette expérience étrange de répondre juste sans connaître pour autant le sens profond de ce qu’il disait ? En tout cas, si nous n’étions pas confrontés à des questions vitales comment accéderions-nous au langage ? Vous vous souvenez de la réponse d’Œdipe, il répond juste sans savoir le sens caché de sa réponse. Ce sixième temps est celui où nous traversons des situations dont la réponse implique notre vie et notre mort et où nous réussissions sans trop savoir comment.

 

 

 

7/Septièmement le mauvais mariage : Œdipe devient roi de Thèbes et épouse sa mère. (Qui n’a pas eu de réussite satisfaisante bien que fondée sur quelque erreur fondamentale ? Jocaste représente, en quelque sorte, la langue pure et Œdipe la langue de la rue. D’abord Jocaste ne veut pas d’Œdipe, elle est une aristocrate et Œdipe un va-nu-pieds. Mais Œdipe montre qu’il est ce qu’il est par ses mérites tandis que la reine ne doit sa place qu’à sa naissance. Les deux langues finissent pas s’accoupler. Œdipe épouse Jocaste et devient roi de Thèbes. Qui n’a jamais fait de mauvais mariage en tout cas de mauvaises associations qui au début semblaient intéressantes et qui se sont révélées tragiques ?).

 

 

8/En huit nous avons la progéniture ou la production : Œdipe fait quatre enfants à sa mère. Qui n’a pas eu de progénitures ou quelques rejetons aux destins tragiques ? Ce sont ce que Freud appelle « les rejetons du refoulé ». La psychanalyse en sait quelque chose, elle est riche en rejetons dénaturés qui finissent en tragédie comme les enfants d’Œdipe. Qui pourrait dire qu’il n’a rien produit dans sa vie (enfants réels ou métaphoriques )?

 

 

9/ En neuf nous avons l’adversité : La peste tombe sur Thèbes.

 

Que veut dire « la peste tombe sur Thèbes » ? La peste tombe sur Thèbes. La peste tombe sur ta maison. La peste tombe sans cesse sur notre maison.

 

Qui ne s’est confronté à de mauvaises conjonctures dissociatives ? Qui n’ a pas vécu « la peste tombé sur Thèbes »,  comme si la vie n’était qu’une succession de mauvaises rencontres ?

 

 

10/ En dix nous avons la culpabilité : Coupable Œdipe découvre qu’il a tué son père et épousé sa mère. Qui ne sait dévoilé à lui-même comme imposteur ayant commis le contraire de ce qu’il souhaitait ? Qui n’a pas été victime de son propre langage ? Qui n’a pas découvert en lui-même un jardin secret qui pue le fumier ? Qui ne s’est pas découvert coupable et responsable de choses qu’il n’imaginait même pas ? N’y a-t-il pas de quoi se crever les yeux et partir mendier sur les routes 

 

 

11/En onze nous avons l’étape de la mort : La mort à Colone, faubourg d’Athènes. Nous mourrons toujours quand nous nous apercevons que nous avons été plus sourd qu’un sourd, plus aveugle qu’un aveugle, plus muet qu’un muet , bref, plus rien que rien. Car, nous sommes sans raison ni but, sans forme et sans nom. Nous constatons, pour peu que nous cessions de mentir à nous-mêmes, que sommes sans raison ni but, que rien ni personne ne nous attend. Nous sommes également sans forme puisque notre forme change sans cesse depuis le spermatozoïde que nous avons été, en pensant que le fœtus, l’enfant, puis le cadavre et la poussière que nous deviendrons sans qu’aucune de ces étapes ne possèdent de forme stable et définitive. Nous sommes par ailleurs sans nom puisque les noms qu’on nous donne ne sont pas les nôtres mais ceux des autres. Bref nous pouvons faire, sans mourir,  l’expérience de la mort. De fait, chacun meurt et connaît la mort dans sa vie même un grand nombre de fois.

 

 

 

12/ En douze, enfin, c’est la prospérité : L’oracle avait annoncé que le lieu où mourrait Œdipe connaîtrait une prospérité sans pareille. Aussi les cités faisaient-elle leur possible pour qu’Œdipe vienne finir ses jours en leurs murs. Corinthe rappelait qu’elle avait prit soin de lui quand il était enfant et qu’elle l’avait élevé. Thèbes rappelait qu’il avait été roi et qu’il appartenait à la ligné de Cadmos le fondateur de la ville. Mais Œdipe choisit de mourir dans le faubourg d’Athènes, à Colone. Colone en français sonne comme colonne. Et la colonne est un symbole ascensionnel. Là ou mourra Œdipe se sera la prospérité. C’est ce que Freud appelle la sortie de l’Œdipe, la fin du conflit névrotique, la sortie du fantasme, l’accès à la parole de l’inconscient, la fin de l’Œdipe c’est la prospérité intérieure, intime, la félicité inconsciente. C’est que la prospérité matérielle ou intellectuelle n’entraînent pas forcément la satisfaction vitale, alors que la fin de l’Œdipe autorise toutes les possibilités. L’accès au langage de l’inconscient est la fin de l’analyse et la prospérité de l’analysant. 

 

L’oracle se réalisa comme on peut le constater puisqu’Athènes connut une prospérité sans pareille. Elle inventa la philosophie, les principes des sciences, la démocratie, la liberté, les arts et d’une certaine manière la psychanalyse.

 

 

 

 

 

 

Je voudrai vous montrer  qu’on peut retrouver toutes les étapes de l’Œdipe dans l’histoire de Jésus Christ qui domine notre culture.

 

 

Comparaison entre le mythe d’Œdipe et celui de Jésus Christ.

 

1) Première étape : L’abandon - Œdipe est abandonné dans la forêt comme Jésus qui naît dans une étable.

 

2) Deuxième étape : L’aide - Le roi de Corinthe adopte Œdipe. Les rois mages apportent des présents à Jésus et des anges le protègent.

 

3) Troisième étape : Le doute - Œdipe doute de sa naissance. Jésus aussi : Est-il simplement le fils du charpentier Joseph ?

 

4) Quatrième étape : Le refus du destin - Œdipe refoule le destin qui lui est annoncé par la Pythie. Jésus aussi : il ne sera pas, il ne peut pas être charpentier.

 

5) Cinquième étape : Le changement de sens (ou meurtre du père) - Œdipe tue son père (Nous avons vu que « tuer son père », dans l’inconscient, qui n’est que langage, signifie changer de sens). Jésus se dira fils de Dieu. Ce qui est un changement extrême de sens.

 

6) Sixième étape : L’interrogation - Œdipe répond au sphinx. Jésus répond à toutes les questions des rabbins.

 

7) Septième étape : L’identification à un nom (ou épouser sa mère) - Œdipe épouse sa mère (Dans l’inconscient, qui n’est que langage, « épouser sa mère » signifie se faire un nom. Jésus devient célèbre.

 

8) Huitième étape : Le code ou savoir faire - Œdipe fait quatre enfants à sa mère (dans l’inconscient, qui n’est que langage, faire quatre enfants, c’est trouver son discours, son code, son savoir faire. Tous les gens célèbres ont leur propre code. Quatre est le chiffre minimum de tout langage comme le code ACGT de l’ADN. Jésus enseigne selon son code, rapporté précisément par les quatre évangiles. « Quatre ne donne accès que d’être puissance », dit Lacan dans Télévision (p. 43).

 

9) Neuvième étape : La situation d’épouvante - La peste tombe sur Thèbes. Les rabbins font un procès à Jésus.

 

10) Dixième étape : La culpabilité - Œdipe découvre qu’il est coupable. Jésus prend sur lui tous les péchés du monde.

 

11) Onzième étape : La mort - Œdipe meurt à Colone. Jésus sur la croix.

 

12) Douzième étape : La prospérité - Selon l’oracle le lieu où meurt Œdipe connaîtra la prospérité. Ce qui fut démontré par la prospérité d’Athènes dans tous les domaines. Selon ce que rapporte les évangiles Jésus est ressuscité. Conséquence : le succès de la religion chrétienne.

 

 

 

Sans les Grecs il n’y aurait donc pas eu de christianisme et sans doute il n’y aurait pas eu Freud.

 

Freud nous dit que : « Chaque nouvel arrivant dans le monde est mis en devoir de venir à bout de son Œdipe. » Ce qui veut dire que tant que nous n’approfondissons pas dans notre vie individuelle, l’histoire d’Œdipe, nous aurons beaucoup de mal à savoir nous rendre heureux.

 

 Nous pouvons donc utiliser les douze étapes de l’histoire oedipienne que je vous ai présentées pour comprendre et nous libérer des désirs qui causent notre souffrance.

 

 Dans quelle « crèche » suis-je né ?
 Dans quelle famille ai-je connu mes premières détresses ?
 Qui m’a aidé dans la vie ?
 Quels sont mes doutes essentiels ?
 Quels destins ai-je refusés ?
 Combien de fois ai-je véritablement changé de sens ?
 Quels furent mes examens, mes grandes interrogations ?
 Quelle est ma situation véritable ?
 Qu’est-ce que je sais faire ?
 Quelles sont les moments d’épouvantes que j’ai traversés ?
 De quoi suis-je vraiment coupable ?
 Combien de fois ai-connu la mort ? Qui sont mes meurtriers ?

 

 

« L’angoisse de mort, comme le fait remarquer Freud, est issue de la culpabilité » (étape 10). Remarquons que lorsqu’on accepte l’idée qu’on est déjà mort, on n’a plus peur de rien, ce qui est assez avantageux dans les bagarres pour la vie. Dans le devenir la mort est au service de la vie (12ème étape).
 Quelle est pour moi le sens de la prospérité, de la joie, du bonheur et de l’action ?

 

Ces douze questions ne constituent pas un interrogatoire psychologique mais bien douze portes pour entrer dans la dimension de l’inconscient.

 

 

 

« Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Et je m’étonne d’être
toujours aussi joyeux » (Poème de Martinus von Biberach, Moyen Age).

 

 

Ce qui soutend qu’il n’y a pas d’origine. L’origine est sans origine autre que le langage. Nous n’avons ni père ni mère, ni aucune descendance, nous sommes seulement libres et responsable que de ce que nous disons. « Il n’est éthique que du Bien-dire », affirme Lacan (Télévision, p. 39). Il n’y a d’éthique que du bien dire de l’inconscient, du bien dire de notre daimôn.

 

 

www.cercle-psychanalytique-paris.fr

 

 

 

Par Marie-Anne MARIOT - Publié dans : marie-annemariot
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